Science et Nom-du-Père

Cartel : François Ansermet, Philippe La Sagna, Eric Laurent, Eric Zuliani, Gilles Chatenay (plus-un). Rédacteur : Philippe La Sagna

Le père n’est pas une affaire de sentiments, même si tout a été fait dans la modernité pour rendre sa figure aimable, mais une affaire de logique. Qu’il existe un père ne se déduit pas de l’expérience sensible, voire de l’amour, mais d’une “conclusion logique” qui était pour Freud un grand pas pour la civilisation. En développant cette capacité logique qui lui avait permis de nommer le père, l’homme a fini par inventer une science. Une science susceptible, curieusement, de faire cesser ce bruissement d’histoires et de légendes généalogiques où il avait longtemps fondé son existence. Avec le temps, la science a fait advenir un nouveau sujet, dégagé de ses racines, universel, allégé de la tradition et de son autorité, percevant aussi son vide et sa perte d’identité. La psychanalyse vient à ce point pour répondre à la question de ce que peut être le désir, la parenté, la mort et le corps pour un tel sujet de la science.

Du côté du père, la vérité de la conclusion logique repose sur la parole d’une femme, la mère. Les progrès de la science ont aujourd’hui permis de fonder dans la nature la paternité, en naturalisant le père dans la biologie et la génétique. Mais ceci n’a pas encore effacé ce pouvoir de nomination qui se résume dans la formule “religieuse” du “Nom-du-Père”. Ce “nom” indique bien qu’il s’agit, dans la question du père, de l’origine d’un sujet et non de la simple reproduction des corps ou de l’ADN. Ce dire maternel sur qui ” est père ” a toujours noué la question du père à la vérité. Si le père est un nom, sa “vérité” est qu’il est aussi une métaphore. Cette vérité du père et de l’oedipe a pu sembler être la bonne nouvelle de la psychanalyse. Elle a même laissé croire que le recel, le refoulement de cette vérité pouvait être la cause de nos symptômes, puisque ceux-ci cessaient avec sa découverte.

La science se refuse à croire à la puissance causale d’une vérité cachée, car elle ne croit qu’à ce qui est exposé au grand jour et susceptible d’un calcul. En cela la rigueur de la science rejoint dans l’incroyance celle de la psychose. Elle ne peut donc accepter la détermination causale d’une vérité cachée. Pour la religion, l’amour de la vérité et celui du père vont ensemble et cette perspective a pu, comme recherche, paradoxalement donner son élan à la science. Mais la science a rapidement laissé à Dieu le Père la charge de la vérité qui l’embarrassait dans ses calculs. Elle a donc substitué au vrai et au faux ses formules, qui prennent rang dans le réel. Les formules de la science sont tout aussi réelles que les planètes dont elles écrivent la marche. Les conséquences effectives de ces formules dans la réalité apparaissent tous les jours un peu plus “réelles”, impossibles à penser et à supporter… Pensons par exemple au fameux réchauffement de la planète. Contrairement à une idée répandue, la science ne transforme pas en symboles le réel en le réduisant, mais elle produit avec ses symboles un nouveau réel qui va croissant et réduit notre espace.

En se détournant de sa rigueur, par pragmatisme, la science a contribué à l’existence d’une religion laïque prônant la “vérité scientifique” : le scientisme. Dans la perspective scientiste, la nature prend exactement la place précédemment dévolue au père. Ainsi, au nom de la nature, le scientisme entend restaurer des commandements, une morale, une façon de se tenir dans le monde qui relevait auparavant du domaine de la tradition et “des pères”. Les scientistes deviennent alors les ministres de la nature, seuls habilités à savoir lire ses commandements. La puissance du scientisme repose sur la confusion des méthodes de la science avec la science elle-même. Alors que la “vraie” science se situe au point même où la valeur de sa méthode disparaît derrière le résultat obtenu, qu’écrit la formule.

La science avait au départ une consistance sémantique, elle décrivait la réalité, voire l’écrivait. Puis sa consistance est apparue comme syntaxique, liée à la rigueur logique de ses formules, aux lois d’arrangements de ses petites lettres. Aujourd’hui ce modèle est en crise. L’essor des sciences périphériques comme la biologie opère un retour de l’exigence sémantique. La volonté de naturaliser l’humain tend à effacer la rigueur de la science. La néo-sémantique naturaliste considère aujourd’hui comme scientifique ce qui est reçu comme tel par la communauté dite scientifique. Cette communauté fictive, composée d’instances anonymes, de comités d’experts où règne plutôt la médiocrité conforme que l’exception, se veut dépositaire des “normes scientifiques”.

Cette situation permet à la science de s’approprier des domaines qu’auparavant elle négligeait pour rester consistante. Le projet de naturalisation de l’esprit des sciences cognitives est une bonne illustration de cette néo-sémantique qui arrive à faire confondre avec la science ce que d’aucuns appelaient naguère “métaphysique”. Les nouveaux objets de la science deviennent des questions : qu’est ce que penser, vouloir, décider, être conscient. Sous le dehors de viser à réduire la “construction logique” de l’esprit pour l’inclure dans la perspective matérialiste de la science, on rétablit une métaphysique. Cette néo-métaphysique se présente comme un savoir cognitif restaurant un sujet plus scolastique que cartésien, essentiellement voué à l’apprentissage et aux exercices spirituels scientistes que constituent les thérapies cognitives du mental. L’hypothèse folle est alors de vouloir constituer la science de l’esprit comme science de la science !

L’histoire de la science incarne un refus de l’origine, voire de toute réalité déterminante et vérifiable pour la tradition. Dans cette perspective la science ignore ce que désigne le Nom-du-Père si on l’entend ici au sens de l’origine, du principe, de l’ordre. Le père est au contraire le nom de l’impossibilité de cette entreprise. Il représente en effet cette ignorance nécessaire de l’origine qui permet au savoir d’apparaître. Créateur en tant que procréateur il ne sait rien de l’acte qui le constitue. Freud qui s’orientait de l’idéal de la science a su, contre le bon sens, maintenir à l’origine de la psychologie une part d’histoire, de mythos que ne dissipe pas le logos. Il a écrit son “mythe scientifique” de Totem et tabou pour maintenir la figure du père réel, assassiné par ses fils. Mythe scientifique signifie ici mythe d’après l’âge de la science.

Le père originel freudien constitue l’origine même du père, ce qu’il a de plus réel. La réalité est possible, la vérité surprend, mais le réel se présente comme impossible. Si Freud a tenu à cet impossible et l’a même posé comme vrai, c’est qu’il ne voulait pas renoncer à un fait d’expérience : la castration. Ce terme implique que pour l’être parlant la réalité de la sexualité se présente sous le signe d’un défaut incontournable dans le savoir. Ne pouvant être su, ce défaut peut trouver sa cause, ou plutôt son agent, dans la figure forgée du père réel, comme agent de la castration. C’est pour rejeter la réalité effective de la castration que le sujet la déplace et la couvre des voeux de mort du père et de sa crainte de la rétorsion. Ainsi la figure qui a permis au savoir de se développer devient le représentant et l’écran de sa limite. Dans cette perspective, le père et son nom désignent un trou dans tout ce qui peut s’écrire. Trou à l’origine non pas des mots, mais bien des noms.

La science a pu sembler ne pas prendre en considération ce nom, mais elle ne fait peut- être qu’en répéter l’écriture, dans l’ordre même de ses formules et dans sa quête infinie d’une unité qui serait celle même du monde. La psychanalyse n’oppose pas science et religion, elle les rassemble dans la lecture. Lire le Livre, lire le Monde repose sur une idée peu raisonnable et fructueuse : que cette lecture est infinie, que le savoir et le réel sont essentiellement en rapport. La science consiste parfois à croire que si le réel s’écrit, alors il peut se lire et là elle rejoint la religion. Pourtant il existe dans la science des formules, des écritures qui ne comportent pas nécessairement du sens et sont donc à ce niveau “illisibles”. Le délire scientifique commence ici, quand on passe de l’écriture à la lecture. Dans l’Ancien Testament il est écrit que l’infinité de la création, son caractère galopant, a fini par arracher un cri à Dieu. Et que par ce cri il manifestait la possibilité de poser un coup d’arrêt dans la création. Ce coup est une coupure que marque un des noms de Dieu, le nom même d’El Shaddaï. Aujourd’hui le savoir de la science incarne cette puissance infinie de création. La question se pose, non pas de l’arrêter, mais d’y introduire une coupure susceptible de l’aérer un peu et de lui donner ainsi un peu de nouveau.

La psychanalyse part de l’illisible pour un sujet, qu’elle découvre dans le symptôme. Ce symptôme énigmatique s’avère lisible, déchiffrable, par le biais du principe de lecture qu’est le Nom-du-Père. Freud le posait comme équivalent à l’hypothèse de l’oedipe. Mais le Nom-du-Père, s’il peut s’écrire et permet de lire, devient alors lui-même illisible. Il ne peut donc qu’être l’objet d’un rejet, ce qui est la position de la science, ou d’un culte et d’un mystère, cas de la religion. Pour éviter cet obstacle, la psychanalyse, avec Lacan, maintient que le symptôme analysé garde une part d’illisibilité. Il y a une limite réelle à la lecture qui n’est pas nécessairement celle de la castration. Cette limite, qui n’est plus celle du père castrateur freudien, nous indique un nouveau réel, qui apparaît alors comme sans loi. Ce réel sans loi met en cause l’identité et l’unité du monde que supposaient les lois de la science.

Pour contrer ce réel sans loi, on propose aujourd’hui de lui substituer une négociation généralisée dont le modèle est le scientisme, en substituant aux règles de la raison et de la loi, les normes molles du commerce. A l’âge où l’ADN peut servir à “nommer” le père, le droit préfère, par exemple, envisager un père désigné par la négociation familiale et sociale, voire par ses capacités évaluées à en assumer le rôle.

Le symptôme, grâce à la psychanalyse, apparaît comme la part de l’être humain qui peut et doit rester non négociable, à l’âge de la science galopante et de la “mondialisation”. Il est bien ce qui introduit une coupure nouvelle dans le savoir qui permet d’échapper aux divers projets de post-humanité, censée remplacer l’homme universel du siècle passé.

Bibliographie

Langage, logique, mathématiques

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Physique, économie, politique

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Biologie, neurosciences

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F. Ansermet, ” Ce que la psychanalyse peut apprendre aux neurosciences “, La Lettre mensuelle de l’ECF n° 271, octobre 2008.

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